«Rien n'est plus facile que de dénoncer un malfaiteur; rien n'est plus difficile que de le comprendre» ---Fédor Dostoïevski

mardi 16 décembre 2008

Arrestations dans le Milieu Jihadiste Belge: Distinguer le Vrai du Faux

Les Faits

Le matin du jeudi 11 décembre, la police belge lance un énorme coup de filet dans 16 endroits différents (à Bruxelles et à Liège) de manière quasi simultanée, et arrête 14 individus suspectés d’être liés à al-Qaïda et de préparer un attentat. Néanmoins, aucun matériel explosif ni aucun arme (sauf une arme de poing) ne sont retrouvés. Seuls 6 des 14 individus sont inculpés in fine, tous de nationalité belge.

Parmi eux, Hicham Beyayo, un Anderlechtois qui était revenu en Belgique le 4 décembre après un séjour de plusieurs mois dans la zone frontalière entre le Pakistan et l’Afghanistan. Beyayo aurait reçu le feu vert du leadership d’al-Qaïda pour commettre un attentat suicide, une information apparemment fournie aux autorités belges par les services de renseignement américains. En outre, une vidéo d’adieu – typique dans le cas de jihadistes perpétrant une attaque kamikaze – aurait été retrouvée.

Deux autres inculpés étaient également rentrés récemment d’un séjour dans les zones frontalières du Pakistan et de l’Afghanistan.

Parmi les inculpés figurait une seule femme : Malika el-Aroud. Veuve de l’un des deux assassins du leader tribal afghan Massoud, et ayant été décerné le titre de « l’une des femmes jihadistes les plus influentes sur internet » par l’International Herald Tribune, Malika était dans le collimateur des services de sécurité belges. Elle avait déjà été interpellée, notamment en lien avec ses activités sur la toile, mais elle avait toujours été relâchée. Son second – et actuel – mari est considéré comme étant l’un des leaders de la cellule d’al-Qaïda en Belgique. Moez Garsallaoui est toujours dans la zone pakistano-afghane. Il servirait d’agent de liaison entre les recrues belges et le leadership d’al-Qaïda.

Deux Français auraient aussi été mis en garde à vue par la police française sur demande des autorités belges.

Ce coup de filet a été le fruit d’une longue investigation débutée il y a plus d’un an, notamment à la suite de la présumée tentative d’évasion de Nizar Trabelsi à la fin 2007. L’enquête aura monopolisé plusieurs centaines de personnes.

Les Hypothèses


Les arrestations ont été menées sur base de la croyance d’une attaque imminente, hypothèse justifiée par l’existence d’une vidéo d’adieu. Cependant, le lieu et la cible de l’attaque demeurent inconnus. Certains affirment que la cible aurait logiquement été le sommet européen qui se tenait à Bruxelles ce même 11 décembre (voir Moniquet ou Guetta). Cette hypothèse repose sur les arguments suivants : 1) De nombreux leaders européens étaient présents, offrant une cible de choix. 2) Viser l’Union Européenne dans son ensemble revient à frapper un symbole fort de l’Occident. 3) Le 11 est un jour symbolique chez les jihadistes, un jour qui porte chance (11 septembre 2001 aux USA, 11 mars 2004 en Espagne, 11 décembre 2007 en Algérie, etc.). 4) Hicham Beyayo était revenu en Belgique, donc il allait s’en prendre à la Belgique. 5) La Belgique avait récemment été menacée dans une vidéo jihadiste envoyée à plusieurs médias belges.

Cette hypothèse, solide au premier abord, est pourtant facilement démontable. En réalité, rien ne permet d’affirmer que l’attaque potentielle allait viser la Belgique. Tout d’abord, aucun explosif ou arme n’ont été retrouvés lors des perquisitions, ce qui met déjà fortement en doute la possibilité d’un attentat (les explosifs se préparent à l’avance, ou du moins les composants sont rassemblés longtemps à l’avance et assemblés quelques jours avant l’attentat). Ensuite, si les services de renseignement pensaient que le sommet était visé et que l’attaque allait avoir lieu le 11 décembre, n’auraient-ils pas réagi le 10 au plus tard ? Finalement, on pourrait discuter de l’importance de l’Union Européenne comme cible pour les jihadistes. En effet, alors que les attentats de Madrid avaient permis d’assurer le retrait des troupes espagnoles d’Irak, il est difficile d’imaginer un tel impact lors d’un attentat contre l’UE. Par contre, comme ce serait le premier et que cela touche l’ensemble des pays européens, l’impact émotionnel et propagandiste serait certainement important. Donc, on ne peut exclure l’UE comme cible potentielle ni la dresser comme cible prioritaire.

Si la cible n’était pas en Belgique, pourquoi Hicham était-il revenu ? Difficile à expliquer, bien évidemment. Peut-être a-t-il voulu voir sa famille une dernière fois et la mettre à l’abri…

Autre hypothèse martelée sous forme affirmative dans tous les médias : les personnes inculpées faisaient partie de la « branche belge d’al-Qaïda ». Or, d’un point de vue sémantique, cette description est tout simplement erronée et trompeuse. D’une part, le mot « branche » généralement utilisé pour faire référence par exemple à al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) ou al-Qaïda en Irak (AQI), ne correspond pas à la réalité. Le processus est toujours le résultat d’éléments exogènes se rapprochant par échanges, interpénétrations et fusions. Les liens avec al-Qaïda existent, certes, mais ils sont lâches et non institués. Al-Qaïda n’a d’ailleurs jamais reconnu aucun groupe en Europe, à l’inverse d’AQMI ou d’AQI. Il serait donc plus judicieux de parler d’une cellule, voire d’un groupe, aux affinités idéologiques proches d’al-Qaïda et entretenant des relations avec cette dernière organisation.

Quelques Constats


Les arrestations soulignent tout d’abord, une fois de plus, qu’aucun pays n’est immunisé contre le terrorisme. La Belgique ni plus, ni moins que ses voisins.

Ensuite, les connections entre la cellule belge et le Pakistan/Afghanistan sont évidentes. Le rôle du leadership central d’al-Qaïda demeure essentiel à cet égard. En effet, nous n’avons pas affaire ici à un jeune auto-radicalisé via internet, mais bien à une cellule organisée en réseau bénéficiant de liens étroits avec al-Qaïda. En outre, il semble que plusieurs des inculpés aient été radicalisés au contact d’autres éléments islamistes et se soient rencontrés dans les mosquées. Le rôle de l’internet demeure central et ne peut être nié (ce qu’a d’ailleurs bien compris Malika el-Aroud), mais les réseaux sociaux demeurent bel et bien au centre du processus de radicalisation d’al-Qaïda.

Et puis, on entend enfin reparler de cette fameuse affaire Trabelsi et de l’annulation du feu d’artifice l’année dernière au nouvel an qui seraient lié à cette affaire. Comme quoi il ne faut jamais désespérer…même si plusieurs interrogations subsistent (notamment : si les mesures de sécurité du nouvel an ont réellement dissuadé les terroristes, pourquoi alors n’ont-ils pas agi plus tard lorsque la sécurité avait baissé ?)

La Scène Islamiste en Belgique

Pour conclure, cette affaire jette un peu de lumière sur une scène islamiste fort active en Belgique. Un rapport de la NEFA Foundation avait déjà mis à jour les activités des Frères Musulmans en Belgique. Plus récemment, une enquête du magazine flamand Knack à Anvers (disponible en anglais ici puis ici) démontrait qu’il existe bel et bien un milieu islamiste radical en Belgique qui prône la violence au nom de Dieu (voire vidéo ci-après, obtenue par la VRT dans une mosquée d’Anvers) et qui organise des camps d’entraînement jihadistes en Ardennes pour des jeunes individus lobotomisés par des discours radicaux, boostés par les exploits de leurs « frères » en Irak et en Afghanistan, et qui rêvent d’une chose : faire « comme sur les vidéo internet », et devenir des héros. Des martyres comme ils disent.

3 commentaires:

Frédéric a dit…

La Belgique ayant un petit territoire et les frontières quasiment libres de toutes surveillance, les objectifs de ce groupe pourrait être dans un pays voisin.

clarisse a dit…

Juste pour préciser que Claude Moniquet (ESISC) n'indique pas que la cible est le sommet européen, mais qu'elle se situe certainement en Europe, parmi les pays présents en Afghanistan.

Il y a, en plus de la connexion en France, une connexion en Italie (Bari) : l'arrestation de 2 Belges tentant de faire entrer 5 clandestins (3 Palestiniens et 2 Syriens).
Or l'un des deux Belges, Sheikh Bassam Ayachi, est le second époux (non reconnu par la loi) de Malika el-Aroud...
http://www.esisc.org/index.php?page=2

Thomas Renard a dit…

@Clarisse
Claude Moniquet dit que la cible "était « quelque part en Europe » voire même en Belgique", et il ne mentionne pas spécifiquement le sommet, sans l'exclure non plus (alors que c'est tout de même ce que tous les médias sous-entendaient). Olivier Guetta, par contre, mentionne directement la possibilité du sommet, comme d'autres que j'ai lu (Walid Phares entre autres).

Il est vrai qu'il faut être précis, mais je regroupais plutôt ici une tendance générale au niveau des hypothèses...