Par Chris Kucharski*
Opinion. Le problème rencontré par les Etats-Unis en Irak aujourd’hui est dû au fait que notre armée, en temps qu’institution, et l’infanterie, en temps que culture interne, ne disposent d’aucun incitant pour maintenir la paix. La formation des soldats dans le domaine du maintien de la paix est également négligée. Je suis d’accord que les choses sont en train de changer lentement, grâce à notre expérience en Irak et en Afghanistan, mais il subsiste quelques résistances.
Chris Kucharski (à droite) avec un policier irakien et un compagnon de peloton à Kirkouk en octobre 2005.
Préserver la paix à l’aide de moyens militaires est vu comme une aberration par rapport au rôle fondamental de l’infanterie qui consiste à rechercher activement et ‘tuer ou capturer l’ennemi’. Aucune médaille n’est décernée à une unité d’infanterie pour avoir maintenu le calme. Les médailles récompensent les actes héroïques dans des moments dangereux. Par exemple, le plus haute médaille qu’un soldat peut recevoir (la médaille d’honneur du Congrès) est remise en temps de guerre uniquement, et cela seulement s’il a fait quelque chose d’aussi honorable que sacrifier sa vie, se faire martyre, pour protéger les autres. En temps de paix, il n’y a que des exploits dérisoires et des médailles ‘d’éloge’. S’il n’y a pas de danger, comment peut-il y avoir des actes héroïques ? Pour beaucoup de personnes occupant des positions au sein du commandement, l’Irak offre une opportunité de faire carrière et de gagner des récompenses de valeur. Tout cela a un impact direct sur notre approche contre-insurrectionnelle.
De 2003 à 2004, j’étais stationné près de Mossoul [en Irak], assigné à la 101ème Aéroportée. J’étais un Lieutenant d’infanterie, chef de Peloton, avec pour mission d’arrêter les pillages dans une université et d’imposer la paix dans les quartiers avoisinants. Durant cette période, j’ai été témoin de deux approches contre-insurrectionnelles différentes, l’une agressive l’autre passive, et j’ai remarqué la tendance naturelle de notre culture militaire à préférer le style agressif au style passif.
J’étais dans la Compagnie Alpha, Brigade d’infanterie ‘Bastogne’ (notre nom venait de la bataille des Ardennes). Nous avions un système de rotation tous les mois avec la Compagnie Charlie (une Compagnie comprend 130 hommes d’infanterie) dans le bâtiment de l’université qui nous servait de quartier général. Lors de la première rotation, les gars de la Compagnie Charlie nous disaient à quel point la ville était chaotique, qu’on leur tirait dessus la nuit, et qu’on leur tirait dessus constamment durant les patrouilles de jour. Ils avaient l’air de prendre du plaisir à raconter leurs récits de guerre. Ils nous recommandaient de faire beaucoup de patrouilles et des raids de nuit parce qu’il y avait énormément de « méchants ».
Dès que nous avons pris le contrôle des patrouilles, nous avons essuyé peu de tirs et de bombardements comparé à l’expérience nocturne de la Compagnie Charlie. Cela nous a pris un certain temps pour comprendre pourquoi. Il est apparu que le commandant de la Compagnie Charlie avait opté pour une approche offensive afin de résoudre le problème de l’insurrection. Ce qui énervait beaucoup la population locale. Il était également dédaigneux à l’égard des autorités de la ville et des habitants. Afin de mettre un terme aux fusillades contre ses troupes, le commandant de la Compagnie Charlie avait accru le nombre de patrouilles à pied, et conduit davantage de raids nocturnes – appelés Isoler et Chercher – qui rendaient les habitants encore plus furieux. Cependant, du côté américain, la Compagnie Charlie était perçue comme plus productive puisqu’elle faisait plus de patrouilles et capturait plus de « méchants ». Quantitativement, la Compagnie Charlie était plus productive que la Compagnie Alpha.
Ma Compagnie, d’un autre côté, se concentrait sur le maintien de la paix, sans mettre le feu aux poudres. Nous avons rencontré des officiels locaux. Pas pour donner des ordres mais pour voir ce qu’on pouvait faire pour aider. A nouveau, cela n’était pas vu comme ‘productif’ au moment de remplir les rapports pour la chaîne de commandement. Conduire raid après raid, et capturer « l’ennemi » constitue la fonction de l’infanterie, sa seule raison d’être.
Après un certain temps, la situation bipolaire s’est accentuée. Les Irakiens locaux pouvaient dire quand la Compagnie Charlie était en charge parce que leur commandant postait deux fois plus de gardes sur le toit [de l’université] et conduisait deux fois plus de patrouilles, parce qu’il y avait deux fois plus d’activité. Sachant que la Compagnie Charlie était en charge, les locaux attaquaient plus souvent. Ensuite, lorsque la Compagnie Alpha arrivait, nous n’avions que la moitié du travail à faire parce qu’il y avait deux fois moins d’attaques.
Lors de mon second tour en Irak, à Kirkouk de 2005 à 2006, j’ai remarqué le même effet dissuasif contre la passivité alors que les unités qui faisaient plus de missions « Isoler et Chercher » et qui avaient un taux plus élevé d’ennemis tués ou capturés recevaient plus d’accolades, plus de médailles et plus de droits à la vantardise. Ils avaient le droit de jouer avec les plus gros jouets – ils recevaient le support aérien et tous les nouveaux gadgets – parce qu’ils en avaient le plus besoin. Ceux qui avaient une préférence pour le « maintien de la paix », qui cherchaient à engager un dialogue avec les leaders locaux et faisaient preuve de patience étaient perçus comme moins productifs que les unités agressives. Ce faible niveau de productivité était en outre mis en évidence lors des briefings hebdomadaires pour les commandants où tous les accomplissements de chaque Compagnie étaient comparés sur un document PowerPoint projeté devant leurs pairs, leurs supérieurs et leurs subordonnés. Les plus hauts commandants remettraient alors en question l’existence des commandants de Compagnies à faible productivité – Que faisaient-ils en Irak ?
Il n’est pas bon d’être vu comme passif ou diplomatique dans une unité d’infanterie. Il n’y a pas de récompense pour cela. En gros, dans l’armée il y a des incitants à être agressif. Ces sentiments agressifs s’accroissent quand quelqu’un essaye de vous tuer. Ensuite, lorsque l’ennemi est introuvable, c’est la population entière qui devient l’ennemi.
C’est là que se trouve la difficulté : en contre-insurrection, une unité agressive est en fait contre-productive, mais notre culture militaire doit encore le reconnaître.
* Chris Kucharski était un officier d'infanterie dans la 101ème Aéroportée de août 2003 à février 2007 durant lesquels il a fait deux tours en Irak. Il poursuit actuellement un Master à la Johns Hopkins University School of Advanced International Studies, Washington DC.
jeudi 28 février 2008
La Culture Militaire et le Manque de Stimulation pour les Opérations de Contre-Insurrection
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Lack of Incentives to Conduct a Counter-Insurgency
By Chris Kucharski*
Opinion. The United States’ problem in Iraq lies in the fact that our Army as an institution, and the infantry as an inner culture, does not create incentives for keeping the peace, nor does it emphasize training soldiers to keep the peace. I do agree that it is slowly changing due to our experiences in Iraq and Afghanistan, albeit with some resistance.
Keeping the peace through military means is seen as an aberration to the fundamental job of the infantry, which is to actively seek out and “kill or capture the enemy”. An infantry unit is not rewarded valorous medals for keeping the calm, but for heroic acts in a time of danger. For example, the highest medal a soldier can achieve is only in wartime (the Congressional Medal of Honor) and that is only if he does something as honorable as martyring himself for the sake of protecting others. In peacetime there are only paltry achievement and commendation medals. If there are no times of danger, then how can there be heroic acts to fulfill? For many in commanding positions, Iraq gives them an opportunity to make their career and earn badges of valor. This directly translates into our counterinsurgency approach.
In 2003 through 2004, I was stationed near Mosul, assigned to the 101st Airborne. I was a Lieutenant Infantry Platoon Leader tasked with stopping the looting of a university and to impose peace on the local neighborhoods. During this time, I witnessed two different approaches to counter-insurgency, aggressive or passive, and took note on how our military culture would naturally accept the aggressive style over the passive style.
I was in Alpha Company, Bastogne Infantry Brigade (our namesake comes from our adventure in the Battle of the Bulge). We would rotate once a month with Charlie Company (a company consists of 130 Infantrymen) out of this university building that we used as our headquarters. As we did the exchange, the guys from Charlie Company would tell us how unruly the town was, that they were shot at nightly, and how they
were constantly shot at while on day time patrols. It seemed like they enjoyed sharing their war-stories. They recommended many patrols and nightly raids because there were a lot of “bad guys”.
Chris Kucharski (on the right) with an Iraqi policeman and a fellow platoon leader in Kirkuk in October 2005.
Once we took responsibility of the patrols we were hardly shot at and rarely mortared, as compared to the nightly experience of Charlie Company. It took us a little while to figure out why this was happening. It turned out that the commander of Charlie Company was taking an offensive approach to solving the insurgency problem, which angered a lot of the locals. He also was disdainful towards the town leadership and townspeople. To stop the locals from shooting at his troops the Charlie Company commander increasing the foot patrols, and conduct more nightly raids—called Cordon and Searches—which infuriated the locals even more. However, on the American side of the fight, the Charlie Company Commander was seen as more productive because he was conducting more patrols and capturing more “bad guys.” Quantitatively, Charlie Company was producing more than Alpha Company.
My company, on the other hand, focused on keeping the peace, not to stir up the hornet’s nest. We met with local officials not to issue demands but to see what we could do to help. Again, this was not seen as productive when filling out the reports to the higher chain of command. Doing raid after raid, and capturing the “enemy” is what the infantry was made to do, that is its sole purpose for existing.
After a while the bipolar situation deepened. The local Iraqis could tell when Charlie Company was in charge because their commander had twice the amount of guards on the roof and conducted twice as many patrols, because there was twice as much activity. So the locals knowing that Charlie Company was in charge would attack them more often. Then when Alpha Company was in charge, we essentially did half the work because there were half the attacks.
During my second tour to Iraq, in Kirkuk 2005-2006, I noticed the same disincentive for passivity, where those units that conducted more Cordon and Searches and produced higher numbers in killing or capturing the “enemy” received more accolades, more medals, and more bragging rights. They got to play with the bigger toys—had air support and all the newer gadgets—because they needed them the most. Those who were interested in “keeping the peace” and talking to leaders and exercising patience were seen as less productive than the aggressive unit. This low productivity level was further highlighted at the weekly commanders briefing when each company’s weekly accomplishments were put side-by-side on a PowerPoint slide in front of their peers, superiors, and subordinates. The higher commanders would question the existence of a low producing company commander—what were they doing in Iraq?
It is not good to be seen as more passive or diplomatic in an infantry unit, there are no rewards for that. Basically, in the military there is an incentive to be aggressive. These aggressive feelings mount when people are trying to kill you. Then when you cannot find the enemy, the entire population is seen as the enemy.
This is where the difficulty rests: in counter-insurgency, an aggressive unit is actually counter-productive, and our military culture has yet to recognize that.
* Chris Kucharski was an infantry officer in the 101st Airborne from August 2003 to February 2007 where he completed two tours in Iraq. He now is pursuing an MA at Johns Hopkins University School of Advanced International Studies in Washington, DC.
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jeudi 14 février 2008
"Dans la Tête d'un Terroriste"
Interview. J’ai eu l’occasion de m’entretenir cette semaine avec Jerrold Post, considéré par certains comme ‘le’ grand spécialiste de la psychologie politique. Jerrold Post a travaillé pendant 21 ans pour la CIA (service de renseignement américain) où il étudiait la psychologie des chefs d’états et des terroristes. En 2005, il a présidé un groupe de travail lors du Sommet de Madrid qui réunissait les plus grands experts mondiaux dans le domaine du terrorisme. Il est aujourd’hui professeur à l’université George Washington.
Docteur Post, votre dernier livre publié en décembre 2007 s’intitule The Mind of The Terrorist (Dans la tête d’un terroriste). Pourquoi vouloir entrer dans la tête des terroristes ?
Parce que le terrorisme est en grande partie une guerre psychologique. La réponse doit donc logiquement venir également de la psychologie. Avant de combattre un ennemi, il faut d’abord essayer de le comprendre, de comprendre son comportement et ce qui le pousse à agir. Au cours de mes recherches, je suis parvenu à établir un modèle comportemental qui explique une grande partie du terrorisme. Les terroristes séparatistes, par exemple, sont fidèles à leurs parents qui dénoncent le régime en place. A l’inverse, les terroristes de gauche sont plutôt en désaccord avec l’attitude conformiste de leurs parents vis-à-vis du gouvernement.
Au cours de votre longue carrière, vous avez eu l’occasion de vous entretenir avec un grand nombre de terroristes incarcérés. En temps que psychiatre, quelles conclusions en avez-vous tiré ?
Que les terroristes sont des gens normaux, comme vous et moi. D’un point de vue psychologique, rien ne permet de les différencier. Je n’ai rencontré parmi eux aucun fanatique, aucun psychopathe. Mais des gens qui agissent rationnellement pour une cause à laquelle ils croient. Maintenant, les terroristes partagent quelques caractéristiques communes : ils ont un manque total d’empathie ; une forte tendance à ‘externaliser’, c’est-à-dire à rejeter la faute sur les autres ou sur la société ; ainsi qu’un amour prononcé pour la démagogie et les simplifications extrêmes.
Pourquoi certains individus décident-ils de joindre un groupe terroriste ?
Lorsque j’ai posé cette question aux terroristes, j’ai obtenu systématiquement la même réponse : « Parce que tout le monde le fait ». Le fait de joindre un groupe terroriste est un problème lié à la socialisation. Comment expliquer autrement ces images d’enfants palestiniens qui sa baladent dans la rue une mitraillette à la main alors qu’ils n’ont même pas 8 ans ? C’est le discours des parents, des amis, des imams, des professeurs d’écoles qui pousse les enfants à embrasser le terrorisme. Au travers d’un processus de socialisation, le terrorisme devient normal. Au fond, ce qui importe le plus pour les terroristes n’est pas la cause en soi, mais c’est d’appartenir au groupe.
C’est-à-dire ?
Un jour, Ariel Merari, un collègue de l’université d’Harvard, m’a fait remarquer que les adolescents sont exactement les mêmes partout à travers le monde. En entrant dans une pizzeria de Boston (Etats-Unis), il avait entendu des adolescents y discuter de leur équipe favorite de football américain, les New England Patriots, et de leur héros, la star de l’équipe Tom Brady. Ils disaient qu’un jour, quand ils seraient grands, ils aimeraient être une vedette de football, comme Tom Brady. Dans les camps de réfugiés en Palestine, Ariel m’a dit, c’est la même chose. A la différence près que leur équipe favorite est le Hamas et leurs héros les martyrs. Un jour, quand ils seront grands, ils aimeraient bien être des martyrs, comme leurs héros.
C’est donc un processus sans fin ?
J’en ai bien peur. La guerre contre le terrorisme sera une très longue guerre. Elle va durer pendant des générations et des générations. En fait, à cet instant, la prochaine génération de terroristes est déjà prête.
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